Il arrive un âge où l'on comprend que le cœur n'est pas un lieu de justice. Il accumule sans trier, il conserve sans hiérarchie, il aime sans mesure. Pendant plus de vingt ans, deux présences ont habité cette injustice paisible qui est la mienne, mais elles ne sont pas venues seules. Avant elles, et autour d'elles, d'autres femmes ont marqué le chemin. Des amours de jeunesse, légères et brûlantes, qui ont appris à mon âme ce que signifiait désirer et perdre. Une ex-femme, avec qui j'ai partagé des années entières, des promesses tenues et des silences lourds, des joies simples et des blessures qui ne cicatrisent pas tout à fait. Et puis, plus profonde que toutes, ma mère, mon héroïne, celle dont la force tranquille a façonné mes premières certitudes, celle dont l'ombre protectrice m'accompagne encore quand le doute devient trop lourd.
Parmi ces ombres et ces lumières, deux figures se détachent avec une intensité particulière. L'une est née sur un pont, dans le froid d'un novembre genevois, quand le regard d'une inconnue s'est posé sur le monde avec une telle intensité qu'il m'a semblé que le fleuve lui-même s'était arrêté pour l'écouter. L'autre est venue plus tard, dans l'espace étroit et métallique d'un ascenseur, quand une voix douce a demandé si j'étais bien le voisin du dessus, et que cette question toute simple a ouvert une porte que je n'ai jamais refermée.
Je n'ai pas choisi de les porter ensemble. Elles se sont installées, chacune à sa manière, l'une comme une flamme qui ne consume pas, l'autre comme une main qui ne lâche jamais tout à fait la mienne. L'amour du pont est inconditionnel parce qu'il n'a jamais rien exigé. Il flotte au-dessus des années, intact, presque irréel.
L'amour de l'ascenseur est vivant parce qu'il respire avec moi, qu'il connaît mes silences du matin, mes colères étouffées, mes gestes maladroits quand je cherche à dire ce que je ressens mal. L'un est silence éternel, l'autre est parole quotidienne. Et pourtant, aucun des deux ne m'a jamais paru illégitime, pas plus que les amours passés ou la tendresse infinie que je porte à celle qui m'a donné la vie.
Parfois, dans la lumière rasante du soir, je me surprends à me demander si cette multiplicité de fidélités est une force ou une blessure ouverte. Est-ce trahir que de refuser de choisir entre elles ? Est-ce trahir davantage que de prétendre avoir oublié les unes pour ne garder que les autres ? Je ne sais pas répondre. Je sais seulement que toutes ces femmes, les éphémères, les durables, les absentes et les présentes, m'ont construit tel que je suis aujourd'hui : un homme qui doute encore de tout sauf de la profondeur avec laquelle il a aimé, et qui continue d'aimer.
Cette préface n'explique rien. Elle avoue. Elle dit que le livre qui suit n'est pas une confession ordonnée, ni un règlement de comptes avec le passé. C'est une tentative fragile de montrer ce que vingt années de cœur divisé ont déposé en moi : des éclats de lumière, des ombres longues, des certitudes minuscules et des failles que je n'ai pas su refermer. Si tu acceptes d'entrer là-dedans, tu verras peut-être, à travers ces lignes, non pas qui j'ai aimé, mais qui je suis devenu à force de les aimer toutes.