Chapitre 2 | La Miss du pont des Bergues

C'était la fin de l'hiver 2003 quand j'ai croisé pour la première fois "La miss du pont des Bergues". À ce stade, il n'y avait encore que quelques échanges de regards, d'abord timides, presque volés, puis de plus en plus affirmés, comme si nos yeux se disaient déjà ce que nos bouches n'osaient pas. Je ne le savais pas encore, mais elle allait me marquer à jamais au fer rouge, droit au cœur.

Genève, printemps 2004. Les golden boys n'étaient déjà plus tout à fait des héros : les costumes étaient encore beaux, les bonus moins obscènes, et on sentait quelque chose de factice dans l'air, comme un parfum trop fort qui couvre une odeur de brûlé. Trois ans avant la grande secousse, j'avais trente ans et j'étais responsable du département informatique d'une société financière d'une cinquantaine de personnes qui faisait rêver tout le monde, moi le premier. Bureau en plein centre-ville, pas loin du Jet d'Eau, cinq collaborateurs sous mes ordres, salaire qui me faisait encore rougir quand je le voyais tomber sur le compte. J'étais censé être arrivé quelque part. Mais certains soirs, face au vide impeccablement meublé, je sentais que la réussite, aussi éclatante soit-elle, ne pèserait jamais bien lourd face à cette seule évidence : on peut tout avoir et n'être rien.

Tous les matins je traversais le pont des Bergues à pied, parfois des écouteurs dans les oreilles, costume sombre bien coupé. Un mardi ordinaire, elle est apparue. Style classe et unique, immédiatement reconnaissable. Cheveux longs noir et gris qui tombaient comme un rideau soyeux et encadraient parfaitement son visage et sa prestance. Elle marchait normalement, avec assurance, talons qui claquaient sur les pavés. Et puis elle a levé les yeux. Un regard perçant, presque violent. Le genre de regard qui vous transperce et vous foudroie en une seconde. J'ai eu l'impression qu'elle me voyait vraiment, pas le gars en costume, mais moi.

Un autre matin, chose inhabituelle, j'étais entré dans une boulangerie avant de prendre le pont. J'ai pris deux croissants. J'en ai mangé un en marchant, l'autre est resté au chaud dans le sac en papier. Je l'ai vue de loin. J'ai ralenti le pas, presque imperceptiblement, juste assez pour que nos trajectoires se rejoignent au milieu du pont des Bergues. Quand elle fut à ma hauteur, je me suis arrêté doucement et je lui ai tendu le second croissant, encore tiède, avec un simple sourire. « Bonjour, je peux vous offrir un croissant ? » Elle a souri, surprise et amusée. « Avec plaisir, merci. ». Elle l'a pris délicatement. Quelques secondes seulement. Quelques secondes suspendues, magiques. Nos regards qui se sont accrochés plus longtemps que nécessaire. Le vent du lac, le bruit de ses talons qui reprenaient leur rythme, le goût du beurre chaud encore sur mes doigts. Et puis elle a continué son chemin, et moi le mien. Mais ces quelques secondes ont tout déclenché.

Quelques jours plus tard, je l'ai recroisée sur le même pont. Je l'ai invitée à déjeuner. J'ai bafouillé un peu, senti le rouge me monter aux joues, mais elle a dit oui avec cette douceur tranquille qui désarmait toutes mes maladresses.

On s'est retrouvés dans un restaurant thaïlandais pas loin de la rue du Rhône, en terrasse, soleil doux sur les tables en bois, odeur de citronnelle et de basilic thaï dans l'air tiède. À un moment, elle m'a glissé : « Tu sais, je suis avec quelqu'un depuis toujours… mon amour de jeunesse. » Dix ans déjà. Un lien solide, évident, indéboulonnable. Et puis elle m'avait aussi glissé, pendant ce déjeuner : « Tu sais, je n'aime pas les croissants ! » – comme si, sans s'en rendre compte, elle me laissait entrer dans sa vie quotidienne, une brèche infime dans son armure, un espoir idiot que je me suis aussitôt accroché, parce que si elle me confiait ça à moi, c'était peut-être que je comptais déjà un peu. J'ai souri, j'ai hoché la tête, j'ai même répondu quelque chose de léger. Mais au fond de moi, rien n'avait bougé : j'étais déjà raide dingue d'elle, complètement pris, épris d'elle et je le savais parfaitement.

Un soir de fin de printemps, presque l'été, on s'est donné rendez-vous dans un bar très branché des Bains, un de ces endroits où la musique pulse et où tout le monde fait semblant de ne pas regarder les autres. Elle y était avec deux ou trois amies, moi avec ma meilleure amie : peau mate, cheveux longs noirs, mince, d'une beauté éblouissante dont j'avais été amoureux des années plus tôt, sans que ce ne soit jamais réciproque.

À peine arrivés, j'ai croisé la miss du pont. Nos regards se sont cherchés, trouvés, accrochés. On s'est dit bonsoir et échangé quelques mots banals dont je n'ai aucun souvenir. À ce moment précis, j'ai senti ma meilleure se raidir à côté de moi. Par la suite, elle a prétexté ne pas se sentir bien et m'a demandé de la raccompagner. Dans la voiture, j'étais ailleurs, je ne pensais qu'à la miss du pont, à son regard, à sa voix. Le trajet s'est fait dans un silence épais, presque palpable.

Quelques jours plus tard seulement, ma meilleure amie est revenue sur cette soirée, les yeux dans le vague, et elle a lâché, presque à contrecoeur : « J'étais jalouse. » Le mot est tombé lourdement, chargé d'une acidité que je n'avais jamais entendue chez elle, comme si elle me reprochait déjà ce que je n'avais pas encore fait.

Et plus je voyais la miss du pont, plus le fossé se creusait entre nous. Elle devenait distante, ses sourires se faisaient rares, ses silences plus longs, ses regards plus acérés quand je parlais d'elle. Je sentais que quelque chose changeait, que notre amitié prenait l'eau, mais je ne mesurais pas encore que cette jalousie ne fût pas seulement amicale, qu'elle venait indirectement de me faire une déclaration que je n'étais pas prêt à entendre.

L'été 2005 a glissé vers les pré-fêtes de Genève, ces semaines où la ville s'allume doucement, où les gens traînent dehors plus longtemps, où l'air sent la chaleur et la fête qui monte. On se voyait plus souvent qu'avant (pas tous les jours, loin de là), mais chaque fois c'était plus profond : un café, un verre, un petit déjeuner le weekend, et des discussions qui duraient, qui creusaient. Une évidence s'installait doucement, irrésistiblement, sans qu'on ait besoin de la nommer.

Un soir de pré-fête, après une de ces journées où Genève vibrait déjà, je l'ai raccompagnée. Dans ma petite sportive deux places, musique RnB très basse, fenêtres entrouvertes, l'air tiède qui nous enveloppait. On a roulé le long du lac en parlant peu, juste assez pour que le silence reste léger. Devant chez elle, j'ai coupé le moteur. Et là, on a parlé comme jamais auparavant : de tout, de rien, de nous sans jamais dire « nous ». Les mots tombaient enfin, les silences étaient pleins.

Ma main s'est levée d'elle-même, a effleuré sa joue, lentement, avec une infinie douceur. Sa peau était chaude, vivante. Ses yeux dans les miens. J'y ai vu le même vertige, le même désir qui hurlait sans bruit. On était à deux millimètres l'un de l'autre. Le temps s'est suspendu. Elle a murmuré quelque chose comme « Je dois rentrer. » Je n'ai pas répondu. Je n'ai pas pu. Je n'ai pas su. Elle est sortie. Quelques pas en direction de chez elle. Et puis elle s'est retournée. Elle est revenue vers ma voiture. Penchée à la vitre ouverte. Son visage à quelques centimètres du mien. Son souffle qui se mêlait au mien. On aurait pu. On aurait dû. Mais on ne l'a pas fait. Elle a fermé les yeux une seconde, m'a offert le plus triste et le plus tendre des sourires. « Bonne nuit », a-t-elle soufflé. Et elle est partie. Ce baiser qu'on ne s'est pas donné est devenu le centre brûlant de mes vingt dernières années.

Plus de vingt ans ont passé. Un soir d'automne, dans les rues familières qui n'ont jamais tout à fait changé de visage, nos silhouettes se sont frôlées sans le savoir. Un regard peut-être, ou simplement cette sensation inexplicable que le temps avait plié un instant sur lui-même.

Quelques jours plus tard, presque par inadvertance, mes doigts ont retrouvé son nom dans le silence discret d'une application. Je lui ai écrit un simple salut, elle a répondu en quelques minutes. On a commencé à parler : d'abord des banalités, puis des enfants, des vies, des chemins pris. Et très vite on a compris que rien n'avait changé : le ton, les silences entre les messages, la façon dont on se lisait à demi-mot. Tout était toujours là, intact.

On a continué plusieurs jours, plusieurs nuits. Les discussions s'allongeaient, les souvenirs revenaient, les « et si » restaient tus mais présents. Et puis un jour, naturellement, on a décidé de se voir. Rendez-vous pas très loin de chez elle. J'ai changé de job depuis longtemps. Je ne suis plus en costume. Tenue décontractée, jean, chemise, baskets, mais toujours dans la même fonction mais ailleurs. Je suis arrivé en avance, le froid d'octobre qui piquait les joues.

Et elle est apparue. Toujours le même pas assuré, sans talons cette fois, mais exactement la même présence, cheveux longs noir et gris qui dançaient autour de son visage. Elle n'a pas changé. Ou si : elle est encore plus belle, plus profonde. Son regard perçant m'a trouvé tout de suite. Il m'a transpercé comme la première fois.

On s'est arrêtés l'un en face de l'autre, on s'est dit bonjour. On s'est regardés. On a souri, sans un mot d'abord. Elle a deux enfants, moi aussi. Elle est toujours avec lui, moi aussi. Vingt ans de vies parallèles, bien rangées, bien tenues. Et pourtant, en une seconde, tout est revenu : le croissant tiède, la joue effleurée, le souffle suspendu à deux millimètres, le « bonne nuit » qui avait tout scellé. Rien n'avait bougé.

L'évidence était toujours là, intacte, presque douloureuse. Le Rhône continuait de couler quelque part derrière nous, indifférent, comme si rien n'avait jamais existé. Et moi, je savais que certains feux ne s'éteignent jamais vraiment. Ils restent là, rougeoyants, sous la cendre.

Pourtant, malgré les vies déjà bien remplies, les horaires impossibles et cette prudence qu'on s'imposait comme une armure, quelque chose, un fil invisible, têtu, nous ramenait toujours au même endroit, au même moment, sur ce pont des Bergues. Comme si, sans jamais se le dire, on avait déjà décidé qu'on n'avait pas fini de se croiser.